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16 Juin
2016

Les Nouvos Martyrs

Par Daniel Hains-Côté // Presse // Étiquettes : , , , ,

Mathieu Bédard et Aurélie Freytag jasent avec les stars du «6 @ 8 de marde» qui aura lieu au Knock-Out ce vendredi 17 juin.

À l’occasion du spectacle des Martyrs de marde ce vendredi, accompagnés de Narcissus et Daphnée Roy, on a voulu étendre l’idée d’un « 5 @ 7 » que propose le Knock-Out pour faire la rencontre des artistes. Le côté paradoxal d’un show punk underground en plein cœur du Nouvo à l’esprit, nous avons avons cherché à connaitre les identités secrètes et les détournements qui caractérisent leur pratique.


 

NARCISSUS (Contrebasse futuriste)

 

Sous ton vrai nom, Timothy Luke Dawson, tu joues du folk très pur, très limpide, « édénique ». Narcissus, d’un autre côté, c’est une concentration d’énergie qui explose de toi ponctuellement. C’est aussi une réflexion de l’égo, comme le nom l’indique. Dans quelle circonstance deviens-tu Narcissus? Est-ce ton côté Hulk/Mr. Hide?

 

En ce qui me concerne, l’identité « Timothy Luke Dawson » est beaucoup plus secrète et détournée que celle de « Narcissus ». C’est mon nom réel, mais celui que ma mère a choisi, et pour des raisons esthétiques et historiques qui sont les siennes, loin de moi ou quiconque connaissant mon nom d’usage : « Luke ». Il y a tellement de conventions liées au choix d’un nom propre, véritable ou inventé, ou bien un nom de « band » (même en solo) dans la musique, je trouve que c’est un compromis intéressant entre l’intimité et la fantaisie d’un auteur que de prendre mon nom de baptême, que je n’ai pas choisi, et qui ne m’a jamais défini auparavant.

Narcissus quant à lui n’est pas une réflexion de mon ego, mais une référence à la dynamique d’une improvisation en solo, toute sauf naturelle. Le parallèle que je fais le plus souvent pour expliquer l’improvisation en musique en est un avec l’art de converser : idéal à deux, animé et varié à trois, quatre ou cinq, très difficile en groupe, et d’un autre ordre complètement lorsque nous sommes seuls. Nous sommes ici en monologue, notre voix ou instrument la seule chose à écouter, commenter, relancer. Nous sommes figés devant nos idées ou surtout devant les façons multiples que nous avons de les développer. Donc je ne dirais pas mon côté Hulk non, mais plutôt un retour en enfance, à la surprise d’entendre ces premiers sons, désorganisés, bruyants, spontanés que nous produisons, seuls, en situation de jeu sans partenaire.

 

On se demande aussi si cette transformation dont on parle n’est pas liée à l’instrument en tant que tel. Quand tu en joues sous Narcissus, est-ce que ta contrebasse se révèle à toi comme une extension de ton corps, ou elle devient plutôt un corps étranger? Fais-tu « un » avec elle, ou bien tu te bats avec?

 

Au sujet de ma contrebasse, il est certain que je n’aurais pas le même intérêt pour l’improvisation si je n’avais pas découvert l’infinité de ses techniques de jeu. Pas pour rien que c’est un des seuls instruments à faire un tour aussi complet des genres musicaux en Occident : baroque, classique, jazz, rock, folk, country, noise… Je dirais bien, oui, que par sa grandeur, moulée aux dimensions de l’homme ou de la femme, la contrebasse peut en devenir une extension très intime, et révéler toute sorte d’expressions différentes de notre corps et de nos humeurs. Le projet Narcissus est un des plus variables que j’ai, tant ma disposition personnelle est canalisée par mon instrument. Cela peut-être hypnotique, éthéré, humoristique ou carrément violent.


 

DAPHNÉE ROY (Spoken word)

 

On parle d’intimité et d’extension de soi avec Luke… Une chose qu’on remarque de ton côté, c’est que tu écris principalement à partir d’un lieu public (le café St-Roch), tout en faisant des portraits très personnels des gens, ceux qui n’ont pas de place nulle part justement. Leurs histoires te permettent aussi de raconter tes moments difficiles, solitaires… Être une écrivaine publique, c’est une vocation qui part de toi ou des autres à la base?

 

Depuis que je suis jeune, je cache des cahiers Canada pleins de poèmes nazes en dessous de mon matelas. Vint cependant un moment durant mon parcours collégial où je me suis dit que je n’avais sûrement pas ce qu’il fallait pour devenir écrivaine, je veux dire, à l’heure actuelle, nous vivons une espèce de renaissance, de démocratisation de la poésie (je pense aux Collectif Ramen et à Exond&, entre autres, qui œuvrent dans la ville de Québec). Je n’ai jamais été attirée à proprement parler par l’écriture de la poésie. Je me suis vite retrouvée à écrire un peu en cachette, au sujet de choses qui me touchaient, qui me percutaient. Je suis du genre à être plus émue devant un vieillard sans le sou qui me laisse 25 cennes de tip que par un coucher de soleil ou par l’automne et ses couleurs, mettons. J’ai toujours été comme ça, profondément touchée par le concret, le tangible. Je pense que l’écriture sociale est pour moi une vocation, oui, quant à dire si ce geste part de moi ou des autres, il m’est difficile de trancher. J’écris pour moi, en premier, souvent en guise de catharsis face à la misère humaine que je côtoie assidûment depuis que j’ai un emploi dans Saint-Roch, mais je pense aussi que j’écris pour les autres, pour leur rendre hommage, parce que personne d’autre sinon moi ne le fera. J’ai tellement grandi, dans la dernière année, au contact de certains vieillards, de certains individus malades, souffrants, en discutant avec des résidants de Robert-Giffard, même; je ne peux me résoudre à ce que ces gens qui ont tellement teinté mon quotidien meurent dans l’indifférence, le silence, la solitude. Raconter la vie de ces marginaux et l’impact qu’ils ont eu sur la mienne est pour moi, dorénavant, beaucoup plus qu’un plaisir – parce que l’acte d’écrire m’en apporte énormément –, c’est un devoir.

 

 

Parfois, ce qu’on ne parvient pas à dire sur soi, ça peut se dire seulement en écrivant sur les autres, en inventant un lien. Tu parles du concret et du tangible, mais quel est le rôle de la création (littéraire) dans ton projet?

 

Oui, pour moi, écrire c’est définitivement inventer, ou du moins réinventer son lien au monde. Dans ce que j’écris, il y a souvent plusieurs personnages qui vont et viennent, mais les prédominants, ceux qui monopolisent plusieurs paragraphes, plusieurs pages, je les considère comme des membres de ma famille élargie. C’est troublant par moment parce que c’est parfois en relisant mes textes que je réalise l’importance qu’ont ces gens dans ma vie.

Les textes résultant de ma création littéraire agissent souvent à titre de double. Je m’explique; dans la vie de tous les jours, plusieurs choses me révoltent, me blessent, me touchent, mais je garde profil bas. Dans mes textes, c’est mon côté plus virulent qui fait surface, mon côté un peu cynique, moqueur, arrogant et revendicateur. La création littéraire, dans mon cas, est terriblement salvatrice!


 

LES MARTYRS DE MARDE (free-jazz/punk)

 

Comme on parlait de ce qui est salvateur, dis-moi, que serait un bon martyr et en quoi les Martyrs de marde s’en éloignent?

 

Mathieu Bédard : Un martyr, c’est celui qui est prêt à aller au bout de toutes les souffrances terrestres au nom d’un idéal, de justice, d’amour, etc., dont la foi transcende la mort. Le martyr de marde, lui, vit dans une autre sorte de monde, où le sacré n’a pas de sens et toutes ces valeurs n’existent pas. Il mange une palette de chocolat et il y a une espèce d’oiseau qui s’éteint quelque part; il paye moins de taxes et des steakhouses apparaissent; il allume la radio et il y a une vente de totons. Le martyr de marde appartient à ce monde-là et décide d’en faire l’épreuve, et il n’y a rien de noble à sa souffrance…

C’est à cette bassesse-là qu’il s’abandonne, pour la refléter et pour en rire, et pour l’exorciser en la prenant de front. Sur scène, au comble de l’exercice de dégradation intense qui s’ensuit (pleurs, hoquets, avalages d’affaires, cris), il se trouve face à face avec son énergie vitale mise à nue, et pour moi c’est une forme d’horreur et de dignité à la fois. Dans l’avilissement, il a trouvé un noyau inviolable. C’est ce qu’à notre époque il faut trouver. C’est sa définition du punk, une forme de spiritualité qui donne courage.

 

Parlant de définitions, vous vous associez au free-jazz dans votre description officielle. Ça a un sens sans doute particulier, car ce n’est pas nécessairement évident à entendre. Comment voyez-vous la chose et quel usage faites-vous du détournement de genre?

 

Sébastien Delorme : Le punk a souvent d’abord une portée sociale. C’est un peu une vengeance musicale dans la face des gens, qui consiste à jouer pour leur redonner la monnaie de leur pièce. Je me distancie de ça parce qu’avant tout, ce qui m’intéresse, c’est une recherche sonore, plastique. Si on peut montrer de l’audace, amener du changement, choquer les attentes préconçues du public et donc le transformer lui aussi, on peut le faire par la musique. C’est un peu ça, l’affiliation que je crée avec le free-jazz, c’est un esprit de composition. Plusieurs sont assez éduqués maintenant en matière de punk ou de post-punk pour nous associer avec le no wave, et c’est un rapprochement assez juste. Mais en même temps le no wave, c’était justement un refus des étiquettes… En gardant celle de free-jazz, on la détourne d’une attitude académicienne qui l’a fixée comme un genre défini, alors qu’elle est un esprit de liberté radicale qu’on revendique dans notre façon à nous de faire notre musique : notre goût pour la dissonance, les contrastes, notre obsession pour une seule note à la fois, etc.

Je trouve aussi d’autres formes de puissance musicale dans des genres variés, comme le métal par exemple, mais je ne suis pas à l’aise avec l’attitude macho qui vient avec. Je sens étrangement qu’elle est liée à un manque de confiance. Pour moi, les genres et les techniques doivent être au service d’un langage personnel libre, et non le contraire.

 

Les Martyrs de marde sont composés de Mathieu Bédard, Sébastien Delorme – des noms de bons Québécois de souche – ainsi que Sigmund Fraüd et Chee Huahua, des pseudonymes psychocanins du monde souterrain. Qu’est-ce que l’anonymat vous permet, que vous trouvez aussi dans le fait de jouer pour les Martyrs de marde? Parlez-moi de vos noms.

 

Sigmund Fraüd : C’est sûr qu’il y a un élément d’anonymat mais en même temps, je pense que plusieurs (vraies) bonnes raisons sous-tendent son existence. Les Martyrs de marde sont une entité en soi, pas juste la somme de quatre chums qui se retrouvent pour jouer du country-rock avec une ‘tite bière. Je trouve que la coupure pseudo vs. mon identité de bon gars peut ajouter à la magie déviante d’un show. Y’a de la multiplication là-dedans aussi car Sigmund Fraüd est également beatmaker hip-hop à ses heures.

Puis on peut aussi toucher à l’esthétisme pur dans l’emploi d’un pseudo. On n’a qu’à penser aux trémas, à tous ces grands qui ont fait fausse route dans leurs théories, au son qu’il produit dans la bouche.

Ça fait rêver un peu plus qu’un nom composé de surcroît.

***

 

Pour rêver à d’autres sons à se mettre en bouche, rien de mieux que de venir au 6 @ 8 de Marde et poursuivre la conversation! Ce vendredi 17 juin 18h, contribution volontaire.

À propos de l'auteur

Daniel Hains-Côté

Batteur du groupe Le Charme, artiste ambient-electro, et futur comptable. J'ai un respect infini pour les créateurs et encore plus pour ceux qui montent à Val-d'Or pour montrer ce qu'ils ont créé.